Ellen Willmott : une grande botaniste à Tresserve
Une des plus jolies mairies de Savoie se trouve à Tresserve : un château au charme campagnard entouré d’un grand parc avec vue imprenable sur le lac du Bourget. C’est ce site exceptionnel qui, en 1890, a séduit une jeune Anglaise au caractère bien trempé qui va devenir une des gloires de l’horticulture britannique : Ellen Willmott.
Sur le cadastre sarde de 1730, c’est une maison sobre, jouxtée d’une grange et surplombant un hectare de vignes. La famille chambérienne Regnaud de Lannoy tient en fermage le domaine agricole avant de le vendre en 1752 à Joseph de Buttet, seigneur de Tresserve. La propriété change de mains à la Révolution, mais aussi de destination. Un « jacobin » chambérien, Hector Viviand, y installe son domicile d’été : la maison acquiert un confort bourgeois, la cave abrite toujours les tonneaux contenant la récolte. En 1863, ses héritiers gardent les terrains agricoles et vendent la maison et son parc à des Parisiens. La grange disparaît, remplacée par un jardin d’agrément et le bâtiment s’orne du joli fronton qui lui confère encore aujourd’hui beaucoup de son charme.
Ellen Willmott
Ellen Willmott est née en 1858 dans le Middlesex. Son père, juriste à Londres, gère de lucratives affaires dans le domaine des chemins de fer. Sa soeur Rose sera toute sa vie son soutien et son admiratrice. Leur éducation est très soignée et la jeune fille montre des talents en dessin, en musique, s’intéresse à l’histoire, parle plusieurs langues… La famille acquiert une propriété située près de Brentwood à une trentaine de kilomètres de Londres : Warley Place. Là les deux jeunes filles et leur mère peuvent aménager le grand parc à leur fantaisie et Ellen crée un jardin alpin où elle réunit des espèces du monde entier. Elle se passionne pour la botanique et commence à faire des expériences d’acclimatation. Il y aura jusqu’à 104 jardiniers à Warley Place, qui devient une référence pour les spécialistes !
Ellen entre en 1894 à la Royal Horticultural Society. En 1897 elle reçoit, seule femme avec son amie et concurrente Gertrud Jekyll, la Victoria Medal of Honour décernée pour services rendus à l’horticulture et la botanique.
Ellen Willmott a 32 ans quand elle acquiert le domaine de Tresserve. Elle a hérité de son père ainsi que de sa richissime marraine, la Comtesse Tasker. Elle n’a de comptes à rendre à personne et son tempérament volontaire peut se donner libre cours. En 1889, Ellen et sa soeur Rose séjournent seules à l’hôtel de l’Europe, où est descendue à deux reprises en toute discrétion la Reine Victoria. La jeune fille souffre de rhumatismes et est soignée par le docteur Brachet. Elle mène une vie mondaine, apporte des soins aux orphelins confiés à des religieuses, et surtout se promène beaucoup avec son carton à dessin.
La maison en 1895
Le coup de foudre a lieu : une maison à vendre avec un grand terrain agricole et une vue sur le lac à couper le souffle ! La transaction est rondement menée, Ellen veut la maison vidée de ses meubles et elle a devant elle son futur « jardin alpin dans les Alpes » ! Dès l’été 1890, l’architecte Jules Pin rehausse la maison d’un étage, crée une véranda belvédère sur le lac. Pour satisfaire les goûts de sa cliente très attirée par le mouvement préraphaélite, il construit une exacte copie de la tour du vieux château médiéval d’Aix-les-Bains ! Ellen meuble la maison à son goût, allant acheter des meubles jusqu’à Montreux et Lucerne, et commence des collections : instruments de musique, livres de botanique et d’histoire.
Le bas du jardin
Son véritable terrain d’action est le jardin. Ellen achète plus de 200 espèces de plantes alpines : en cinq ans elle y installe 15 000 plants ! Elle est aidée par Henri Correvon qui devient un véritable ami. Ellen Willmott est une disciple de William Robinson qui préconise le choix de plantes adaptées au terrain pour un épanouissement spontané et un aspect naturel ; elle trace un jardin fait d’allées sinueuses qui conduisent du belvédère jusqu’au bas du terrain et crée quatre grandes pergolas en bois où s’épanouissent la vigne, la glycine, les roses et les clématites. Elle fait installer un système d’irrigation alimenté par les deux puits.
Ayant découvert la fondation du Bocage créée à Chambéry par Camille Costa de Beauregard pour former des orphelins aux métiers de l’horticulture, elle en devient la meilleure cliente, achetant les plantes par centaines ! Elle embauche un jardinier, Claude Meunier, avec lequel elle communique grâce à des cartes prétimbrées quand elle est absente. Le rythme s’installe : Ellen vient à Tresserve, souvent avec sa soeur Rose, en mai et juin, puis en septembre et octobre ; le jardin est conçu pour qu’elle y trouve pleine floraison : iris, oeillets, pivoines au printemps ; asters, verveines, salvias, chrysanthèmes à l’automne… Insatiable, Ellen Willmott achète une troisième propriété à Vintimille, tout près de la Mortola de son ami Hanbury : Boccanegra, où elle réalise un autre rêve, un jardin méditerranéen, et où elle réside désormais en mars et avril ainsi qu’en novembre, ne rentrant à Warley Place que pour Noël.
Le jardin. Aquarelle de Parsons
Bien sûr la rose, reine des fleurs va tenir une place essentielle dans le jardin de Tresserve et dans la vie d’Ellen Willmott. Si au début elle privilégie les obtentions nouvelles des célèbres rosiéristes lyonnais (Jean-Baptiste Guillot, Francis Dubreuil, Joseph Pernet-Ducher, Gilbert Nabonnand, Alexandre Bernaix…), elle se met à greffer, hybrider, bouturer et se tourne vers les roses botaniques, plantes sauvages aux fleurs simples à cinq pétales qui vont devenir son sujet d’étude pendant plus de dix ans. Elle échange des raretés avec Jules Gravereaux, le grand collectionneur de L’Haÿ-les-Roses et finance avec Maurice de Vilmorin et Thomas Hanbury des expéditions d’Ernest Wilson. Ce dernier lui envoie en 1902 116 sachets de graines, 5 000 bulbes de lys, des rhododendrons, des graines de roses et de pivoines ; en 1907 il lui rapporte de Chine trois roses : rosa caudata, rosa banksiopsis et rosa saturata… Il y a alors à Tresserve pas moins de 900 variétés et plus de 12 000 pieds !
Les rosiers poussent désormais en liberté, ils rampent sur un mur, s’accrochent aux arbres, retrouvant autant que possible leur espace naturel. Ellen Willmott travaille pendant plus de dix ans à l’édition d’une monographie sur les roses botaniques, entreprise périlleuse qui va la ruiner sans obtenir le succès espéré. Les dessins sont réalisés par le peintre Alfred Parsons, le Genus Rosa paraît à partir de 1910 en 25 fascicules successifs : elle y engloutit toute sa fortune !
Les grandes heures du château de Tresserve vont laisser place à une période moins faste. En septembre 1907, Rose attend Ellen et en pleine nuit un incendie ravage la maison. Ellen éprouve un choc immense et ne se remettra pas de cette catastrophe. La maison est mal assurée, elle lance pourtant aussitôt les travaux de reconstruction sans aucune retenue, fait ajouter un étage, aménage le sous-sol, des salles de bains avec eau courante, le chauffage. Elle « chine » des éléments de décors : linteaux de cheminées blasonnés, boiseries venant d’une abbaye, etc, et remeuble entièrement la maison. Ce qui doit arriver arrive : les créanciers la harcèlent, ses hommes d’affaires britanniques constatent la déroute. Elle vend Boccanegra mais souhaite garder Tresserve. Mais elle n’y revient pas et met le domaine en location avant de se résoudre, pour éviter un scandale, à le vendre à un cousin par alliance de sa soeur, Randal Thomas Mowbray, comte de Berkeley.
Rosa Willmottiae
Ellen Willmott meurt à Warley Place en 1934. Tous les plus grands spécialistes ont reconnu son exceptionnel talent pour acclimater les plantes du monde entier. Beaucoup de plantes portent son nom et celui de ses jardins. La verveine grandiflora « Tresserve » présentée à la RHS en 1897 a malheureusement disparu !
La maison est devenue mairie en 1960 et le jardin attend une résurrection digne d’Ellen Willmott, mais c’est une autre histoire !
Geneviève Frieh-Giraud
Association pour la sauvegarde du patrimoine de Tresserve








