Le fonds de parchemins de l'Académie de la Val d'Isère
L’Académie de la Val d’Isère s’attache aujourd’hui à mieux connaître et valoriser ses collections. Depuis sa création, il y a 160 ans, cette société savante a patiemment constitué un patrimoine d’exception pour la vallée de la Tarentaise, rassemblant objets, livres et archives. Elle abrite notamment un musée d’histoire et d’archéologie classé « Musée de France », une bibliothèque riche de près de 10 000 ouvrages – dont plusieurs incunables –, ainsi que des archives en cours de classement. Parmi ses trésors, un fonds de plus de 800 parchemins vient de faire l’objet d’une étude scientifique approfondie.
Dès l’origine, les académiciens responsables des archives ont choisi de classer les documents selon leur support : le papier d’un côté, le parchemin de l’autre. À différentes époques, et plus récemment sous l’impulsion de Pierre Ougier-Simonin et François Rerat, un important travail d’identification de ces parchemins a été mené. Une première base de données a été créée, et certains documents ont même fait l’objet d’une transcription partielle ou complète.
Extrait d'un livre d'heures : probablement Dame Bonivard assistant à la création d'Ève
En 2023, après avoir consulté les Archives départementales de la Savoie, l’Académie a confié l’étude scientifique de ces parchemins à un professionnel, Jérôme Dupasquier, de l’entreprise Epictète. Ce projet a pu voir le jour grâce au soutien financier du Conseil départemental de la Savoie et de la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes. Un inventaire précis et détaillé a été réalisé, accompagné d’une analyse de chaque document, et l’ensemble des parchemins a été numérisé.
La collection s’est constituée progressivement, grâce aux membres de l’Académie, souvent des notables de Tarentaise. Certains documents portent d’ailleurs la mention de leur donateur. L’abbé Trémey, l’un des premiers archivistes-bibliothécaires de l’institution, semble avoir joué un rôle clé dans cette collecte. Le plus ancien parchemin, une bulle du pape Alexandre III adressée à l’évêque de Tarentaise, remonte au XIIe siècle, tandis que le plus récent date de 1920. Plus de 53 % des documents concernent la Savoie, principalement les territoires de Tarentaise-Vanoise et d’Arlysère (Albertville-Ugine). Les autres proviennent de départements limitrophes ou plus éloignés, voire de quelques pays étrangers. On notera que 18 d’entre eux concernent le territoire de Chambéry et 15 la Maurienne, tandis que 60 proviennent de Haute-Savoie. Enfin, il est important de souligner qu’environ 50 % de ces parchemins sont aujourd’hui en mauvais état.
Parmi les documents remarquables, on peut citer le testament de Claudine de Belly, veuve de Reymond Pobel, président du Sénat de Savoie, daté du 31 octobre 1598. Il mentionne quelques grands noms de l’époque, comme Henry Bay, conseiller d’État et président de la Chambre des comptes de Savoie.
Lié à l’histoire de la Savoie, un acte notarié signé à Berne, en Suisse, le 12 décembre 1600, mérite également une attention particulière. Par cet acte, Jacques de Montmayeur, baron de Brandis et marquis d’Aime, en son nom et au nom de son frère Melchior, comte de Montmayeur, vend une cense et une rente annuelle de 80 écus d’or au soleil, et reconnaît devoir à Magnifique Seigneur Vincent Dachselhofer (1541-1622), alors membre du Petit Conseil et trésorier du Pays de Vaud, la somme de 1 000 écus. Ce document témoigne des difficultés financières de certains nobles, qui participaient activement aux dépenses des troupes savoyardes lors de la guerre contre la France sous le règne d’Henri IV.
Acte rédigé à Berne (Suisse) concernant Jacques de Montmayeur, baron de Brandis et marquis d'Aimes et son frère Melchior
Parmi les bulles papales rédigées à Saint-Pierre de Rome, nombreuses sont celles concernant la nomination d’André Charvaz (Hautecour 1793 – Moûtiers 1870) comme évêque de Pignerol en 1833 puis archevêque de Gênes en 1852. La plupart conservent encore leur bulle de plomb appendue sur une cordelette tressée. Pour mémoire, André Charvaz fut le précepteur des enfants du prince de Savoie-Carignan, Charles- Albert, dont le futur Victor-Emmanuel II.
Ces quelques exemples illustrent la diversité des documents de ce fonds de parchemins, allant de simples actes notariés, comme on en trouve dans bien des familles, à des documents judiciaires plus officiels, des textes religieux, des feuillets d’antiphonaires, et même une chanson de geste. On y découvre des actes à la calligraphie remarquable, d’autres ornés d’enluminures, ainsi que quelques sceaux exceptionnels encore attachés aux documents.
Bulle du pape Grégoire XVI portant nomination d'André Charvaz comme évêque de Pignerol
Parmi les pièces les plus précieuses, comment ne pas évoquer ce bréviaire exceptionnel, ayant appartenu, selon les mentions qui y figurent, à Pierre de Tarentaise, connu sous le nom de pape Innocent V ? Daté du XIIIe siècle, il est actuellement exposé au musée d’Histoire et d’Archéologie de l’Académie de la Val d’Isère. Il a fait l’objet d’une numérisation complète par l’IRHT (Institut de Recherche et d’Histoire des Textes). Ce bréviaire, don de l’abbé Trémey à l’Académie, avait été acquis auprès d’un notaire du Rhône.
Bien que non répertoriées dans le fonds « parchemins » de l’Académie, il convient également de mentionner les six pages extraites d’un livre d’heures, elles aussi exposées au musée. Une étude réalisée il y a quelques années par Giovanna Saroni1 les date des environs de 1400 et suggère que le commanditaire de l’ouvrage était probablement un membre de la famille Bonivard de Chambéry, proche de la famille ducale. Bien que l’auteur en reste incertain, des similitudes ont été relevées avec un ouvrage bien connu, le livre d’heures de Louis de Savoie2.
Extrait d'un livre d'heures : l'Arche de Noé
Ces pages uniques, offertes à l’Académie par Monseigneur Termier, évêque de Tarentaise et ancien président de l’institution, sont enrichies d’enluminures représentant des thèmes variés : l’Arche de Noé, saint Jean sur l’île de Patmos, l’Annonciation, le meurtre d’Abel par Caïn, Job sur son fumier, et enfin la création d’Ève. Malheureusement, l’histoire de ces pages reste mystérieuse : on ignore quand et par qui elles ont été extraites du livre original, et comment elles sont parvenues jusqu’à Monseigneur Termier.
Ces enluminures, le bréviaire et quelques-uns des documents cités précédemment, numérisés, peuvent être consultés en ligne à l’adresse suivante : https://arca.irht.cnrs.fr
Extrait d'un antiphonaire
Le travail réalisé par Jérôme Dupasquier a permis à l’Académie de la Val d’Isère de redécouvrir toute la richesse de ce fonds de parchemins, tout en mesurant l’ampleur des défis à relever. Parmi les priorités figurent l’amélioration des conditions de conservation, notamment en matière de conditionnement, ainsi que la restauration des pièces les plus remarquables. À terme, l’intégralité de l’inventaire et de l’analyse du fonds, ainsi que les numérisations correspondantes, devraient être mis en ligne et rendus accessibles via le site des Archives départementales de la Savoie.
Évelyne Blanc, Présidente de l’Académie de la Val d’Isère, guide conférencière
Notes
1. Giovanna Saroni : Professeure à l’université de Turin (Italie), spécialiste de l’histoire de l’art médiéval, auteure de nombreux ouvrages.
2. Heures de Louis de Savoie : accessible sur la bibliothèque numérique Gallica (Horae ad usum Romanum, dites Heures de Louis de Savoie).








