Quand l'enseignement rencontre le patrimoine
Découvrez le projet réalisé par une maître ébéniste d’art et professeure au lycée Le Nivolet à La Ravoire, avec sa classe.
À la fin de l’année dernière, j’ai eu la chance d’être sollicitée par l’équipe du Musée Savoisien pour contribuer à leur nouvelle exposition, "De l’or au bout des doigts. Artistes et artisans dans les États de Savoie au Moyen Âge", programmée à partir d’avril 2025. J’ai accepté avec enthousiasme car je suis convaincue que les œuvres d’art ne sont pas des objets figés derrière des vitrines : elles prennent vie grâce aux échanges, aux regards croisés, aux gestes de tous ceux qui œuvrent à les transmettre (conservateurs, médiateurs, restaurateurs).
Depuis plus de dix ans, je m’intéresse à la question de l’accessibilité des œuvres d’art, pour les publics voyants comme non-voyants. Comment « faire voir » par le toucher ? Comment redonner une place active à ceux que les dispositifs muséaux excluent parfois sans le vouloir ? À travers ces recherches, j’ai appris à concevoir des reconstitutions fidèles, à interpréter les gestes anciens, à rendre visibles, autrement, les savoir-faire.
Le projet mené avec le Musée Savoisien dans le cadre de cette exposition s’inscrit pleinement dans cette démarche. Il repose sur une étude de meubles historiques issus des collections du Musée d’histoire du Valais de Sion, en Suisse. Deux coffres médiévaux ont été reproduits à échelle réduite. Parallèlement, une cinquantaine de volets de diptyque en bois ont été fabriqués pour les ateliers de médiation, ainsi que sept assemblages manipulables destinés à montrer concrètement les techniques de construction employées en menuiserie.
Début du traçage et du débit des pièces de bois par les élèves Solé Bouvier et Elio Lepecq, classe 1EB - Lycée du Nivolet
Ce deuxième projet pédagogique m’a donné l’occasion, en tant qu’enseignante en ébénisterie d’art, d’associer de nouveau mes élèves à une collaboration avec le Musée Savoisien. Plus qu’un exercice technique, je voulais leur transmettre une vision élargie de notre métier : le lien entre artisanat et recherche, entre geste et pensée, entre savoir-faire et médiation.
Ce sont les onze élèves de première année de Certificat d’aptitude professionnelle ébéniste qui ont relevé ce défi. Ensemble, nous avons commencé par visiter le musée et ses collections ethnographiques. Sous la lumière froide mais dorée de janvier, les médiatrices ont accueilli la classe pour une matinée de découvertes. Ce fut le point de départ d’une aventure aussi riche qu’exigeante.
Opération de tronçonnage par Amaya Sieckelinck et Eden Cortembert à l'aide de la scie à onglet
Une semaine plus tard, la livraison du bois au lycée marquait le début concret du chantier. Il fallait désormais respecter un calendrier de production serré. Les élèves se sont plongés dans les plans, les découpes, la fabrication des assemblages… avec patience, rigueur, et surtout une grande curiosité. Certains se sont même découvert des capacités qu’ils ne soupçonnaient pas. Les voir s’épanouir m’a profondément émue.
Alexia Monin réalise le traçage des assemblages destinés à la médiation avec le public
Pour mener ce projet à bien, je me suis rendue en Suisse et j’ai collaboré avec l’équipe du Musée de Sion, en particulier avec Claude Veuillet, restaurateur-conservateur. Grâce à son expertise et à sa générosité, j’ai pu approfondir l’étude des pièces originales. Plusieurs mois ont été nécessaires pour la modélisation 3D, l’analyse des matériaux, la préparation pédagogique (progression) et la planification du travail, notamment avec un diagramme de Gantt.
Puis est venu le jour du vernissage. Le moment où le travail mené en atelier devient visible, vivant, partagé. Les ouvrages ont été livrés, installés, dévoilés. Mes élèves étaient là, émus, fiers, actifs. Ils ont animé des démonstrations auprès du public, présentant leur démarche, leurs outils, leurs gestes. Les retours furent chaleureux. Les compliments et remerciements ont dissipé nos doutes. Oui, nous avions réussi.
Travail d'équipe autour du premier coffre : Théo Crampon et Amaya Siecklinck calculent le positionnement des ferrages, accompagnés d'Eden Cortembert.
Ce jour-là, j’ai compris, une fois encore, pourquoi j’enseigne. Être ce lien entre deux mondes, le patrimoine et la pédagogie, est une mission précieuse. Créer des passerelles entre l’histoire et le présent, entre un musée et une salle de classe, entre un geste d’hier et une main d’aujourd’hui, c’est cela, transmettre.
Valérie Verger Constans, Maître ébéniste d’art, professeur d’ébénisterie d’art au lycée le Nivolet à La Ravoire
Remerciements
Je tiens à remercier mes élèves, pour leur engagement, leur sérieux, leur énergie, et surtout leur confiance. Merci d’avoir osé, tenté, persévéré. Vous avez donné du sens à ce projet.
Les élèves de 1EB et leur professeur en démonstration dans le cloître du Musée savoisien pendant le vernissage de l'exposition, le 3 avril 2025
Merci aux équipes du Musée Savoisien en particulier les conservateurs Marie-Anne Guérin et Sébastien Gosselin, ainsi qu’aux médiatrices Mariane Revil et Lucie Viret, pour leur accueil généreux, leur disponibilité et la qualité de leurs échanges.
Solé Bouvier réalise un traçage pendant le vernissage
Merci également au Musée d’histoire du Valais de Sion, à Valentine Giesser, collaboratrice scientifique, pour sa collaboration attentive, et pour l’accès offert aux collections.
Et un merci tout particulier à Claude Veuillet, dont le savoir, la rigueur et la passion ont été les fondations essentielles de cette aventure.
Enfin, j’adresse un message aux musées de Savoie : si vous souhaitez imaginer ensemble d’autres projets qui lient les savoir-faire, la pédagogie et le patrimoine, sachez que nous sommes là.
Avec envie. Avec les mains. Et avec le cœur.
La rubrique des patrimoines de Savoie
Le travail du bois entre médiation et pédagogie
Fort d’un partenariat pédagogique établi avec le lycée des métiers du Nivolet en 2020 lors de sa rénovation, le Musée Savoisien a souhaité renouveler cette expérience en s’inscrivant dans un nouveau projet avec ce lycée, avec pour maître mot celui du savoir-faire des artisans. Celui-ci a été un point de départ important pour impliquer le public jeune dans la vie du musée et les placer au cœur de la médiation de l’exposition temporaire « De l’or au bout des doigts ». Pour cela, il leur a été proposé de reproduire à petite échelle deux coffres du Moyen Âge et de réaliser un dispositif manipulable des différentes étapes de leur fabrication. Une façon pour le grand public de comprendre comment les assemblages bois fonctionnent, d’appréhender les essences utilisées et la complexité du travail ainsi que, pour ces élèves de première année, de mettre en avant leur savoir-faire et de le faire savoir !
Ce projet, engagé dès la rentrée 2024, s’est développé autour de plusieurs temps de rencontres entre le musée et les élèves, essentiels pour construire une aventure partagée. L’équipe médiation s’est d’abord rendue au lycée afin de faire connaitre le musée et ses coulisses, occasion pour les médiatrices de s’imprégner de leur univers. Puis les élèves sont venus découvrir les collections en bois présentes dans le parcours, lors d’une visite en relation avec l’importance de leur formation dans le secteur des métiers du patrimoine, ce dont ils n’avaient pas forcément conscience. La troisième rencontre a constitué, avec fierté, l’aboutissement du projet : leur participation aux Journées européennes des métiers d’art organisées par le musée le 3 avril 2025, jour de l’inauguration de l’exposition. Les élèves se sont installés avec leurs établis dans le cloître pour assurer des démonstrations de sculptures, confectionner de petits objets en bois, présenter leurs outils et les coffres reproduits. Ils ont pu à leur tour devenir médiateurs, valoriser leur apprentissage auprès du public présent, et notamment auprès d’une classe de primaire qui a été très à l’écoute, à la fois curieuse et intimidée par tous ces outils de grands !









