Patrimoines de la savoie

La grotte artificielle du château de Chambéry

La grotte artificielle du château de Chambéry

Dans le jardin de la Préfecture de la Savoie se trouve une grotte aménagée sous le règne de Napoléon III. Elle a été construite alors que s’achevaient les travaux de la façade de l’aile méridionale du château des ducs de Savoie. Associée à une cascade, elle s’inscrit dans le vaste programme d’embellissement du site et témoigne des derniers fastes du Second Empire.

Le témoignage des sources archivistiques

Les modalités de construction de la grotte et de ses abords sont connues grâce aux pièces comptables conservées aux archives départementales de la Savoie.
Celles-ci décrivent une structure « composée de rochers en pierre dure et de tuf non taillé, le tout relié avec du ciment romain », qui « imitera la forme d’un rocher naturel et sera destinée à former une cascade alimentée par les eaux du trop-plein du réservoir existant dans la tour des Archives ». L’eau s’écoulait ensuite vers le grand jardin et le bassin des écuries. Réalisée en mai 1867 par Laurent Galletto, entrepreneur à Chambéry, avec des ouvriers lyonnais, la construction nécessita près de deux tonnes de ciment et quarante tombereaux de pierres extraites à Montagnole.

Grotte-perspective-1Localisation de la grotte sur la maquette numérique du château, 2022 (Patrimoine Numérique/Olivier Veissière, Département de la Savoie

Implantée entre l’extrémité de la monumentale façade sud du château et le mur de soutènement de la terrasse du préfet, à laquelle elle donne accès et où se trouve la tour du Carrefour. La grotte se trouvait à l’origine dans un espace arboré, comme en témoignent des photographies prises peu après son achèvement. La végétation masquait l’ouvrage et ménageait un effet de surprise, jouant sur le contraste et les sensations propres à l’esthétique du sublime du XIXe siècle.

La vogue des grottes artificielles

L’attrait pour les grottes artificielles n’est pas une nouveauté, ces édifices parsèment l’histoire des jardins, mais leur vocabulaire se renouvelle sans cesse. La diffusion du jardin paysager anglais et du goût pour le pittoresque, à partir du milieu du siècle des Lumières, se conjugue progressivement avec les progrès industriels et technologiques. Le répertoire des ornements de jardins s’étoffe et s’approprie ces nouvelles possibilités de mises en œuvre techniques.
La grotte de la Préfecture s’inscrit pleinement dans ce contexte de transition technique et esthétique, comme l’illustrent deux évènements majeurs parisiens, survenus quinze jours avant la passation du marché pour sa construction, le 1er avril 1867.

Il s’agit d’abord de l’inauguration du parc des Buttes-Chaumont, ancienne carrière de gypse et décharge publique transformée en un magnifique parc urbain. L’aménagement comprend un lac entourant le massif des anciennes carrières, une cascade et une spectaculaire grotte artificielle de 25 mètres de hauteur, rythmée intérieurement par des parois et des stalactites factices.

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Le parc des Buttes-Chaumont à la fin du XIXe siècle (carte postale ancienne).

Le même jour est marqué par l’ouverture de l’Exposition universelle et en particulier de son « jardin réservé ». Pièce maîtresse de l’événement, il contenait notamment deux aquariums aménagés sous la forme de grottes artificielles. Ces réalisations connurent un retentissement considérable et sont à l’origine de nombreux projets ultérieurs.

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Exposition universelle de 1867. Grotte artificielle de l’aquarium au poisson d’eau douce (Archives nationales).

La création de la grotte des jardins du Château de Chambéry allie ainsi un attrait pour la mise en scène symbolique de l’eau, la valorisation d’une mise en œuvre technique et l’intégration au cœur d’un site préexistant. À l’instar de nombreuses autres réalisations comme la Grotte-Belvédère du Jardin da Luz à São Paulo, l’ouvrage constitue une étape théâtrale dans un système hydraulique plus vaste. 

Le triomphe de l’homme sur la nature

Ces aménagements emblématiques célèbrent le « triomphe de la nature artificielle », c’est-à-dire la capacité de l’homme à imiter, maîtriser et domestiquer les éléments naturels grâce aux innovations techniques. Ils mettent notamment en valeur l’usage de nouveaux procédés et matériaux, en particulier les ciments hydrauliques, dont les potentialités ouvrent la voie à de nombreuses expérimentations. Ils annoncent ainsi le développement, dans le dernier tiers du XIXe siècle, de la multiplication des ornements en rocaille et en faux bois.

Au-delà de l’aspect technique, ces grottes traduisent un nouveau regard porté sur la nature. Inspirées des paysages pittoresques et des curiosités géologiques alpines, notamment suisses et savoyardes, elles offrent aux « sculpteurs de paysages » un terrain d’expression privilégié pour démontrer leur virtuosité. Elles s’inscrivent pleinement dans le « culte de l’industrie » et dans l’idée, largement partagée à l’époque, d’une appropriation progressive de la nature par l’homme. Néanmoins, ce rapport à la nature est empreint de sensibilité romantique : la maîtrise technique est importante mais doit s’effacer au profit d’une vision esthétique. La grotte intervient alors comme point d’orgue d’une scénographie artistique.

Elles témoignent enfin d’une fascination et d’un véritable désir de conquête des espaces souterrains et immergés. Si les grottes artificielles ne sont pas une invention du XIXe siècle — elles existent dès l’Antiquité, à la Renaissance et au XVIIIe siècle —, elles prennent au Second Empire une dimension nouvelle, en lien avec les innovations techniques, l’exploration et la mise en tourisme progressive des grottes naturelles des Alpes.

Un aménagement au crépuscule du Second Empire

Aucune source ne précise les circonstances exactes de la commande de la grotte. Toutefois, sa contemporanéité avec l’aménagement de l’aile méridionale du château et des grands jardins, ainsi que sa situation entre les appartements impériaux et la terrasse du préfet, suggère une commande officielle.

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Photographie du parc de la Préfecture, vers 1880 (H. Perla, Chambéry).

Modeste au regard des grandes réalisations parisiennes, la grotte de la Préfecture n’en constitue pas moins un reflet de la politique impériale, de la mise en scène du pouvoir, ainsi que du progrès et des innovations techniques. L’artificialisation du paysage y exprime un désir de conquête du monde souterrain, dans un contexte où l’industrialisation amène à repenser le rapport de l’homme à la nature. À l’inverse, certaines réalisations parisiennes, inspirées de paysages alpins, ont pu constituer une manière subtile de célébrer l’intégration récente de la Savoie à la France.

Aujourd’hui partiellement recouverte par la végétation, la grotte occupe une place discrète dans le jardin du château. Elle n’en demeure pas moins un élément patrimonial remarquable, qu’il importait de mieux documenter, dans la mesure où elle compte parmi les derniers témoignages du régime monarchique et des ultimes fastes du Second Empire.

Sébastien Nieloud-Muller, Chargé d’études et de recherches au Département de la Savoie
Guillemette le Levreur, Historienne – Jardinière

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