Un portrait inédit de Victor-Amédée de Savoie, prince de Piémont
Portrait de Victor-Amédée de Savoie, prince de Piémont. © Collections départementales / M. Gazzino
L’œuvre anonyme, datable du second quart du XVIIe siècle, est un des rares portraits conservés de Victor-Amédée, prince de Piémont et futur duc de Savoie né le 8 mai 1587 à Turin – mort à Vercelli le 7 octobre 1637. Victor-Amédée Ier marqua son court règne de 1630 à 1637 autant comme prince pieux et dévot que comme habile diplomate et chef de guerre dans le contexte de la guerre de Trente Ans et d’une période de prépondérance française en Italie du nord.
Le portrait de trois quarts représente Victor-Amédée prince de Piémont, la trentaine passée, en chef de guerre victorieux revêtu d’une armure de commandement, un harnois noir aux plates articulées ornées de lacs d’amour alternant avec des couronnes, le tout rehaussé de filets dorés et argentés niellés ou damasquinés. Un large col plat paré de fine dentelle blanche empesée à la mode française retombe sur ses épaulières. Le prince, ceint d’une écharpe de soie nouée à la taille, porte le petit collier de l’Ordre de la Très Sainte Annonciade entrelacé de lacs d’amour.
Détail du Collier de l'Annonciade. ©Département de la Savoie/M. Gazzino
Son port altier est empreint de fermeté et d’autorité, le teint clair du visage contrastant avec sa chevelure brune, moustache et barbichette taillée en pointe selon le goût en usage. Le prince est brossé sur un fond de lourdes tentures au ton lie de vin s’ouvrant sur une scène de combat au-dessus de laquelle on peut lire l’inscription : VICTOR•AMEDEVS•P•PE (Victor-Amédée prince de Piémont). Le bâton de commandement tenu par le prince souligne l’importance de son rôle de chef de guerre et attire l’attention sur ce théâtre militaire dédié à sa gloire. Sur une console repose son casque de type bourguignotte élégamment orné et surmonté d’un plumet rouge et blanc.
En bas à gauche, sur le piétement de la console se remarquent des armoiries surmontées d’une étoile d’argent et d’un armet. Le cri de guerre en phylactère est illisible. Ce blason peut être décrit comme D'azur au chevron d'or accompagné de deux étoiles de même en chef et d'un griffon de même en pointe (d'après Besson, repris par Foras). L’Armorial du duché de Savoie dit de Lajolo, en donne une autre lecture : D’azur au chevron de gueules bordé d’or accompagné de deux étoiles d’argent en chef et d’un griffon de même en pointe.
Détail des armoiries. ©Département de la Savoie/M. Gazzino
Ces armes ont été portées par François de Benevix (une famille noble des Gets en Faucigny et de L’Échelle à La Roche en Genevois) qui fut cornette de cavalerie en 1615 et gentilhomme de la Maison du duc Charles-Emmanuel Ier. Il est cité comme mort avant le 2 mars 1631.
François de Benevix serait donc le commanditaire de ce portrait princier. Les armes familiales et la scène de combat seraient une claire allusion à sa participation aux campagnes du prince Victor-Amédée. Mais de quelle campagne s’agit-il ?
En recoupant les événements militaires des années 1613-1630, la saynète illustre à l’évidence un haut fait d’armes majeur du prince dans le contexte de la Première Guerre de Gênes (1625-1626), un conflit corollaire aux guerres de Mantoue et du Montferrat (1613-1617 et 1629-1630) et à l’affaire de la Valteline, opposant la République de Gênes alliée à l’Espagne au duché de Savoie et à la France, lors duquel les principales places fortes de la Riviera del Ponente furent prises par le prince de Piémont.
Dans le paysage, figure en effet, en premier plan, un escadron de cavalerie précédé par un trompette et commandé par un cavalier richement paré suivi d’un cavalier au cheval gris arborant un fanion ou cornette carré de compagnie (de chevau-légers ?). En retrait, une autre bannière de gueules à la croix blanche indique qu’il s’agit d’un escadron savoyard. D’autres troupes de fantassins arborant la bannière de Saint-Maurice à la croix blanche se dirigent aussi vers une place forte dominant un paysage escarpé pour la prendre d’assaut. La composition évoquerait un événement contemporain particulièrement mis en exergue dans la Généalogie de la royale maison de Savoye de l’historiographe Samuel Guichenon note 2, en l’occurrence la prise de Pieve di Teco qui tomba après un bref siège commandé par le prince Victor-Amédée en personne. Attaquant le 8 mai 1625, jour de son anniversaire, les dix mille hommes du prince empruntèrent les passages de la montagne de Ghego et le col de Nava, prirent le fort défendant la place avant de donner l’assaut à la ville. Les troupes génoises fortes de 4 500 hommes commandées par le maître de camp Giovanni Gerolamo Doria y perdirent 2000 hommes et capitulèrent. « Le Prince usant de sa victoire avec générosité, donna quartier à Doria » et envoya à son épouse, Madame royale, les drapeaux pris à l’ennemi pour qu’elle en fasse présent à son frère, le roi Louis XIII : S.M. écrivit en retour « Qu’elle ne pouvoit pas recevoir une nouvelle plus agréable, parce qu’outre que c’estoiet des marques honnorables de la prosperité de leurs armes & des victoires emportées sur les ennemys, le Prince y avoit acquis une si grande reputation par les preuves qu’il avoit renduïs de sa generosité & prudente conduite, que la memoire en devoit estre perpétuelle ».
Cette victoire ouvrit la conquête des autres places du Ponent jusqu’à la capitulation de Vintimille, le 26 mai 1625. Elle marqua les contemporains en renforçant le prestige militaire du prince héritier malgré quelques péripéties plus confuses qui aboutirent au traité de paix du Manzon entre le duché de Savoie et la République de Gênes en 1626.
Détail de la saynète de bataille ©Département de la Savoie/M. Gazzino
Le tableau rappelant ce haut fait princier faisait sans doute partie d'une galerie de portraits ornant une demeure appartenant aux Benevix, les armes y figurant le rattachant à l’histoire de cette famille noble dont plusieurs membres servirent dans la cavalerie savoyarde. note 3
L’œuvre reste pour l’instant anonyme et sans référence autre qu’à l’École piémontaise. Sa datation ne serait pas postérieure à 1630-1631, date correspondant au décès de François de Benevix et époque à partir de laquelle les quelques portraits de cour de Victor-Amédée Ier parvenus jusqu’à nous le représentent en qualité de duc souverain.
Philippe Raffaelli






