Patrimoines de la savoie

Une montagne de signes : les Lozes à l'heure d'un prochain catalogue

Vue générale du site

Vue générale du site : présence de  pédiformes, de haches (doloire ?), de spirales et de tracés linéaires sinueux

 À Aussois, le site des Lozes compte parmi les ensembles de gravures rupestres les plus riches de Savoie. Étudié et valorisé depuis plusieurs décennies, il célèbre cette année les 25 ans de son parc archéologique. Dans ce contexte, la publication prochaine d’un catalogue, prévue en 2026, proposera pour la première fois une vision d’ensemble structurée du site et renouvellera sa compréhension.

Un plateau gravé au cœur de la montagne

Sur le territoire d’Aussois, dans le massif de la Vanoise, les gravures occupent un plateau en versant adret de la vallée de la Maurienne, situé entre 1 550 et 1 650 m d’altitude.
Les figures sont gravées sur des affleurements rocheux métamorphiques, façonnés par l’ancien glacier de l’Arc. Réparties dans un espace ouvert, elles se trouvent aujourd’hui à proximité du village et des principaux axes de passage de la Haute Maurienne.

Lozes-releve-numerique-1

Détail du secteur 880 (zone 9) montrant des superpositions de gravures, de l’Âge du Bronze à l’époque moderne et contemporaine.

De la découverte à la compréhension du site

Mise au jour dans les années 1990, le site des Lozes a très tôt suscité l’intérêt des chercheurs. Les travaux menés par Françoise Ballet et Philippe Raffaelli ont posé les bases d’une étude et d’un premier inventaire systématique des gravures en Savoie, révélant alors la richesse et la diversité d’Aussois. Par la suite, les recherches se sont poursuivies au gré des projets, complétant progressivement les observations et améliorant la compréhension d’un ensemble réparti sur près de 3 500 m² d’affleurements.
Plus récemment, le travail engagé dans le cadre du projet européen PITEM PaCE[i] par Violaine Héritier-Salama et Pierre-Jérôme Rey a permis une reprise, un tri et une numérisation approfondis de cette documentation. Cette étape décisive a fourni une base solide pour organiser les données et relancer les recherches à l’échelle du site.

lozes-releve-château-5

Détail du relevé du secteur 859 (zone 2) :  siège de château fort associé à une scène  de duel équestre

Lire autrement les gravures

La vision d’ensemble proposée par le catalogue[ii] du site des Lozes ne vise ni à clore l’histoire des recherches ni à figer les interprétations. Elle marque en revanche une étape décisive : pour la première fois, les gravures peuvent être envisagées globalement, non plus comme une succession de figures isolées, mais comme un répertoire organisé, lisible à différentes échelles — du détail d’un motif jusqu’au paysage montagnard dans lequel il s’inscrit.

Ce changement de perspective transforme profondément la perception du site. Loin de dessiner une évolution continue et linéaire, l’ensemble des gravures révèle une histoire faite de contrastes, lisible dans la répartition chronologique des motifs. Les phases les plus anciennes ne livrent ainsi que quelques figures isolées, témoins de fréquentations humaines aujourd’hui difficiles à caractériser. À l’inverse, l’âge du Fer se distingue par une intensité graphique exceptionnelle, tant par le nombre de gravures que par la richesse des compositions. Cette prédominance constitue l’un des résultats majeurs de la publication. Les périodes médiévale, moderne et contemporaine s’inscrivent dans une logique différente, marquée par des réinvestissements plus ponctuels des surfaces rocheuses. Ces dernières relèvent de registres renouvelés — probablement commémoratifs, dévotionnels, fonctionnels ou récréatifs — mais n’atteignent ni l’intensité ni la cohérence graphique observées pour les phases protohistoriques.

Cette lecture renouvelée repose sur un important travail préparatoire mené dans la perspective de la publication. La reprise et la structuration des données — inventaires homogènes, typologie stabilisée, descriptions désormais comparables d’un secteur à l’autre — ont permis de disposer d’une base commune à l’échelle du site. Ce cadre rend possible une lecture transversale du corpus et ouvre des mises en perspective élargies, à la fois locales, régionales et alpines.

En ce sens, le catalogue ne constitue pas seulement une synthèse descriptive. Il s’affirme comme un outil au service de la recherche et de la transmission, en proposant un cadre de lecture partagé et évolutif.

Lozes-releve-numerique-2

Détail d’un relevé numérique montrant une figure en sablier affrontant un loup attaquant du bétail. La scène comprend également des chiens domestiques, des bovidés et des éléments probablement topographiques.

L’âge du Fer : apogée des pratiques rupestres aux Lozes

Située entre le VIIIe et le Ier siècle av. J.-C., cette phase regroupe à lui seul plus d’un tiers de l’ensemble des gravures recensées et près de 90 % des motifs datés, soit 365 figures attribuables à cette période. Cette concentration exceptionnelle ne correspond pas à un épisode ponctuel, mais traduit une fréquentation soutenue et répétée des surfaces gravées.

Cette densité ne tient pas seulement au nombre de figures, mais à la manière dont elles s’organisent. Les gravures du Fer se caractérisent par la multiplication de compositions où figures humaines, animaux et formes géométriques sont étroitement associées. Les anthropomorphes armés constituent le noyau de l’iconographie humaine du Fer aux Lozes[iii] : ils représentent près des deux tiers des figures humaines attribuables à cette période (61 individus recensés), majoritairement équipés de lances, traduisant un registre gestuel codifié. Parmi eux, les silhouettes dites en sablier se distinguent nettement, tant par leur fréquence que par leur régularité formelle, conférant à ce type une place emblématique dans l’iconographie d’Aussois, sans véritable équivalent connu à ce jour dans les corpus alpins voisins.

Autour de ces figures humaines se développe un bestiaire dominé par des chiens et des bouquetins, fréquemment intégrés à des scènes de chasse ou agro-pastorales. Loin d’être anecdotiques, ces associations récurrentes participent à l’organisation de l’espace gravé et à l’articulation des différents registres figuratifs. Dans ce cadre, certaines formes géométriques pourraient correspondre à des représentations schématiques d’aménagements ou de structurations de l’espace, peut-être à visée topographique.

Lozes-chasse-1

Détail du secteur 887 (zone 11) : scène de chasse avec des chiens entourant des bouquetins.

L’ensemble ne permet pas de distinguer finement des séquences internes au Premier et au Second âge du Fer, mais situe l’essentiel de la production entre le VIIᵉ et le IVᵉ siècle av. J.-C., en cohérence avec les grandes traditions rupestres de l’arc alpin, notamment au Valcamonica, en Italie. À cette période, les Lozes apparaissent moins comme un simple lieu de passage que comme un espace durablement investi, où la gravure devient une pratique pleinement intégrée aux formes d’expression symbolique des sociétés alpines protohistoriques.

La publication du catalogue en 2026 viendra ainsi prolonger plus de trente années de recherches, tout en ouvrant de nouvelles perspectives d’étude et de valorisation pour ce patrimoine exceptionnel de Haute Maurienne.

Jonathan Fuentes, Archéologue

[i] Héritier-Salama V., Rey P.-J., Bilan documentaire sur les roches gravées savoyardes : présentation du projet et état d’avancement, La Rubrique des Patrimoines, n° 51, 2023, p. 20-23.

[ii] Fuentes J. et al., Catalogue des gravures rupestres des Lozes (Aussois, Savoie), ouvrage à paraître, 2026.

[iii] Ballet F., Raffaelli P., Art rupestre à Aussois (Haute-Maurienne) : les hommes en armes de l’âge du Fer, La Rubrique des Patrimoines, n° 27, 2011, p. 16-19.

La rubrique des patrimoines de Savoie

Passer les outils de partage et d'impression

Partager cette page sur les réseaux sociaux
Partager sur Facebook Partager sur Bluesky Partager sur LinkedIn