Une allégorie de pierre au château de Chambéry : l'Imprimerie.
Depuis près de 90 ans, la statue de l’allégorie de l’Imprimerie, réalisée par Joseph Félon, trône au pied de l’escalier de la tour demi-ronde du château de Chambéry. Haute de 2,40 mètres et sculptée dans la pierre calcaire de Chauvigny, cette œuvre monumentale fait partie d’un ensemble de trente statues commandées en 1877 par l’État français pour orner la terrasse supérieure du Palais du Trocadéro.
Le Palais du Trocadéro a été conçu par les architectes Gabriel Davioud et Jules Bourdais pour l’Exposition universelle de 1878 à Paris. Chacune des statues, dont la réalisation est confiée à un artiste différent sélectionné à partir d’une esquisse au cinquième, représente une discipline scientifique, artistique ou technique comme l’Architecture, la Médecine, la Navigation, la Géographie, l’Astronomie ou la Métallurgie.
Palais du Trocadéro : le bas de la partie centrale et la cascade. Photographie d'Hippolyte Blancard
En 1935, lors du démantèlement du Palais du Trocadéro pour laisser place au Palais de Chaillot, les statues sont dispersées à travers la France et majoritairement installées à l’extérieur, dans des jardins publics. Ainsi l’allégorie des Mathématiques, réalisée par Jules Cambos, est installée dans un parc de Bourgoin-Jallieu. En témoignent également les quatre allégories obtenues par le maire de Nantes — la Sculpture de Vital Gabriel Dubray, la Moisson de Jean-Paul Aubé, la Forêt d’Edmond Chrétien et la Botanique de Jean-Baptiste Baujault — désormais exposées dans le parc de Procé.
Statue avant restauration / © Jérôme Durand - Département de la Savoie
L’Imprimerie suit un parcours différent. À la demande d’Antoine Borrel, sénateur et président du Conseil général de la Savoie, le ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts attribue officiellement la statue au château des ducs de Savoie, siège de la Préfecture, à condition que le Département prenne en charge les frais de transport, d’emballage et d’installation. La statue prend alors place dans la tour demi-ronde de l’édifice protégé au titre des monuments historiques. Elle vise à embellir le rez-de-chaussée et l’escalier d’honneur du Conseil général, jusque-là occupé par un lampadaire jugé inadapté. Acheminée en train via la Compagnie des chemins de fer PLM, la statue est installée sur un socle conçu par l’architecte départemental, tandis que le lampadaire est vendu à la ville de Moûtiers.
Les documents officiels la désignent alors par erreur La Science, une appellation qui sera rectifiée grâce aux recherches du Centre national des arts plastiques (CNAP).
Signature de Joseph Félon / © Jérôme Durand - Département de la Savoie
Allégorie et réalisme : l’art de Joseph Félon
Cette allégorie de l’Imprimerie se présente sous la forme d’une figure féminine drapée à l’antique, conformément à la tradition des allégories du XIXe siècle. Son visage grave souligne l’importance de l’invention, et sa posture en contrapposto, le poids du corps porté sur la jambe gauche, introduit un mouvement naturel. Elle tient une casse à lettres et, à ses pieds, sont disposés des feuilles ou des ouvrages imprimés ainsi qu’une balle à encrer, symboles de la diffusion du savoir. Les plis amples de la draperie rappellent les modèles antiques tout en exprimant le naturalisme propre à la sculpture de l’époque. La signature « J. Félon » figure sur le socle.
Artiste complet, Joseph Félon (1818-1897) est peintre, sculpteur, peintre-verrier et lithographe. Formé à Bordeaux auprès de Pierre Lacour fils et Gaspard de Galard, il entre en 1839 à l’École des beaux-arts de Paris. De 1840 à 1896, il expose régulièrement au Salon. Il conçoit également des vitraux pour plusieurs églises parisiennes et dessine ceux de l’église Sainte-Perpétue et Sainte- Félicité de Nîmes en 1857. Ses sculptures ornent le Louvre, la Sorbonne et l’Institut de France. À partir de 1884, il s’installe dans le sud de la France, devient conservateur du musée de Cannes (1885-1887) puis professeur à Nice (1891-1893).
Un décor monumental pour la Savoie
L’installation de l’Imprimerie au Château s’inscrit dans la volonté d’Antoine Borrel d’embellir les espaces du Conseil général. Dans le même esprit, il obtient également en 1936 du Mobilier national la création de cinq tapisseries consacrées à la Savoie pour orner la salle des délibérations. La statue s’ajoute ainsi à un ensemble de dépôts prestigieux comprenant déjà des œuvres de Joseph-Marie Vien, Jean-Jacques Lagrenée et Jean-Baptiste Carpeaux, déposées dès le XIXe siècle pour remeubler l’ancien palais ducal. Ces œuvres bénéficient d’une attention particulière : les services du département de la Savoie assurent un suivi sanitaire et préventif afin de garantir leur conservation et leur transmission aux générations futures.
C’est dans ce contexte historique et patrimonial que s’inscrit la restauration récente de l’Imprimerie, visant à préserver et redonner toute sa lisibilité à cette œuvre emblématique du XIXe siècle.
La restauration de la statue de l’allégorie de l’Imprimerie
Après plusieurs décennies passées en extérieur sur la terrasse du Palais du Trocadéro (1878- 1936), puis dans la tour demi-ronde du château, la statue présente des altérations importantes et nécessite une restauration. Le département de la Savoie engage cette opération avec l’accord et l’appui scientifique du Centre national des arts plastiques (CNAP), qui assure le suivi des dépôts et le contrôle régulier de l’état de conservation des œuvres. Le chantier est confié à Lionel Lefèvre, restaurateur spécialisé.
Le chantier est confié à Lionel Lefèvre, restaurateur spécialisé / © Marc Favreau - Département de la Savoie
Un état marqué par le temps
La statue porte les marques de son histoire. Les parties horizontales — tête, épaules, tampon encreur — sont érodées par les intempéries, tandis que des déplaquages de pierre apparaissent, notamment sur le chignon. Des croûtes noires subsistent dans les creux et les zones protégées, vestiges de tentatives d’élimination mécanique qui ont laissé des rayures profondes et irrégulières. Plusieurs manques gênants sont visibles : le pouce du pied droit, l’index de la main droite, cinq extrémités de feuilles empilées sous le pied gauche et trois fragments de l’enroulement de la feuille sous le talon gauche, tous probablement d’origine mécanique.
Des croutes noires subsiste dans les creux et les zones protégées, vestiges de tentatives d'élimination mécanique qui ont laissé des rayures profondez et irrégulières. © Lione Lefèvre
Le socle en béton, réalisé en coulant un mortier de ciment gris dans un moule en bois, conserve les empreintes des veines et des nœuds du bois. Il est très probable que la sculpture ait été scellée sur ce socle avec le même mortier, comblant également les manques de l’arête inférieure de la terrasse.
Une restauration sous protection
Pour mener l’intervention, une cabane bâchée est montée autour de l’œuvre afin de limiter la dispersion des poussières liées au sablage de la pierre. Les grandes surfaces sont nettoyées avec une minisableuse, tandis qu’une microsableuse est utilisée pour les détails fins tels que bouche, yeux et oreilles. L’angle avant dextre de la terrasse, comblé anciennement avec du mortier de ciment gris, est éliminé mécaniquement.
Les sept manques les plus importants sont comblés par modelage avec de l’argile blanche cuite à 918 °C, puis fixés avec des adhésifs appropriés — cellulosique pour la majorité, époxy pour l’orteil du pouce droit. Les joints sont mastiqués avec un mortier de chaux aérienne et de carbonate de calcium, teinté avec des pigments minéraux. Enfin, une retouche chromatique à l’aquarelle ou à l’émulsion acrylique assure l’harmonisation de l’ensemble.
cabane bâchée munie d'un aspirateur industriel / © Marc Favreau - Département de la Savoie
Une cohérence retrouvée
Fruit d’une collaboration réussie entre le CNAP, la Conservation départementale du patrimoine de la Savoie et un restaurateur du patrimoine, cette intervention redonne à l’allégorie de l’Imprimerie son unité et sa lisibilité. Les dégradations dues au temps et aux interventions passées sont gommées avec soin, tout en respectant l’authenticité de l’œuvre. La statue de Joseph Félon offre aujourd’hui au regard contemporain un témoignage fidèle de l’effervescence artistique du XIXe siècle, dans un lieu lui aussi chargé d’histoire.
L'allégorie de l'imprimerie après restauration / © Jérôme Durand - Département de la Savoie
Jérôme Durand, Conservation départementale du patrimoine
Avec la collaboration de Lionel Lefèvre, restaurateur du patrimoine



