Patrimoines de la savoie

La tour du Carrefour et ses graffitis

Reste d’un château-fort à Chambéry, Sépia, 1810

Reste d’un château-fort à Chambéry. Lancelot Théodore Turpin de Crissé. Sépia, 1810 © musée national des châteaux de Malmaison et de Bois Préau

 

Une étude archéologique est actuellement menée par le Département de la Savoie sur la Tour du Carrefour, éminent symbole du château de Chambéry. En associant plusieurs approches et spécialistes, l’histoire de cet édifice est peu à peu restituée.

Des approches croisées

Une opération d’archéologie programmée est conduite depuis mai 2025. Elle est financée dans le cadre du projet européen SavoiaExperience qui valorise les résidences des ducs de Savoie. L’approche est centrée sur les graffitis de l’étage noble, mais l’étude d’un édifice de cette importance nécessite un regard global sur sa genèse et les étapes successives qui ont abouti au bâtiment actuel.

L’étude des archives est réalisée par Sébastien Nieloud-Muller (Conservation départementale du patrimoine) dans le cadre du bilan documentaire par espace qu’il entreprend sur le château de Chambéry. L’observation fine du bâti et des techniques de construction est menée par Évelyne Chauvin-Desfleurs et Laurent D’Agostino (Atelier d’Archéologie Alpine), spécialistes en castellologie régionale, c’est-à-dire l’étude des châteaux et plus largement des édifices médiévaux. L’acquisition numérique en haute définition des murs graffités du 2e étage par Olivier Veissière est venue compléter la maquette globale de l’édifice réalisée en 2016 avant et après la mise au jour des graffitis. Enfin, le pilotage de l’opération est assuré par Clément Mani ainsi que le dégagement et l’étude des inscriptions murales. Le dialogue entre ces approches complémentaires enrichit petit à petit la compréhension du bâtiment et de ses histoires.

Une histoire d’archives

L’histoire de la tour, peu étudiée jusqu’à présent, a pu être reconstituée en partie grâce à l’exploitation des archives anciennes. Cette approche éclaire l’évolution de ses fonctions et de la dénomination de ses espaces à travers les siècles. Édifiée après 1440, elle remplit d’abord, au moins en partie, une fonction résidentielle. Au XVIe siècle, elle est convertie en prison, puis, au tout début du XVIIIe siècle, les étages sont affectés au stockage d’archives et servent également de garde-meubles. Dans le contexte révolutionnaire, le bâtiment accueille une troupe militaire. Une partie des archives féodales est alors détruite et l’édifice redevient lieu de détention. Après la Restauration sarde, les lieux sont de nouveau investis pour le dépôt d’importants fonds d’archives. Cette vocation se maintient jusqu’au début du XXe siècle, moment où la tour est vidée de son contenu. Les fonds sont alors transférés vers le bâtiment des archives édifié sur l’esplanade du château et la tour fait l’objet d’une restauration d’envergure, notamment dans sa partie sommitale, qui lui confère son aspect actuel.

Une histoire de constructions

Implantée sur le point culminant du château, la tour du Carrefour s’adapte au terrain naturel. D’une hauteur hors toiture variant de 16 à 28 m, elle possède quatre niveaux dont le premier est semi-enterré. Les étages sont accessibles par le biais d’une tourelle d’escalier à vis surmontée d’une guette (tourelle de guet). La construction est soignée et homogène avec un grand appareil irrégulier de calcaire blanc et des modules finement taillés en molasse verte. L’architecture générale est peu remaniée en dehors de la transformation d’ouvertures, de la suppression de cheminées et de la reconstruction au XXe siècle du niveau de mâchicoulis à l’identique. En partie sommitale, l’analyse du bâti et de la charpente a permis de mettre en évidence l’existence, à l’origine, d’un seul grand espace semi-ouvert sous comble. Les diverses fonctions de la tour ont laissé des traces sur les maçonneries, qui associées à l’analyse des textes, permettent d’en comprendre plus ou moins précisément le rôle, la division de l’espace et les nouvelles fonctions des pièces. La charpente atypique dite à « hommes-debouts » est datée de 1505-1506 par dendrochronologie.

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Prélèvement de bois dans la charpente (É. Chauvin-Desfleurs).

Les technologies au service de l’histoire

La totalité des surfaces gravées du 2e étage a été couverte par un relevé laser et un relevé photo.

La mesure laser 3D caractérise la géométrie des supports avec une précision millimétrique. Le relevé photo de haute définition est réalisé pour obtenir une résolution de 0,1 mm pour 1 pixel. Pour tenir cet objectif et disposer de données homogènes, la prise de vue est réalisée sur colonne, pilotée et contrôlée en temps réel par informatique. La prise de vue est contrainte à une grille régulière, représentant environ 500 photos de 50 millions de pixels (capteur moyen format) pour 20 m2. Le premier résultat est la production de plans et coupes haute définition des élévations.

Tour-graff-donnees-3Orthophoto en lumière homogène (pas d’ombrage) / Ortho-image du relief (analyses topologiques et éclairages virtuels).

Une fois ces données assemblées et corrélées, deux types d’image sont produits. La première est l’orthophotographie qui fournit l’information couleur du support. La seconde est l’ortho-image de la géométrie du support mis en relief par éclairage virtuel. En associant ces deux images à des traitements par filtres numériques, il est possible d’enrichir la lecture de terrain. Ces supports servent de trame pour observer finement et redessiner les graffitis à l’aide de logiciels d’image.

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Acquisition photo sur colonne contrôlée en temps réel (O. Veissière). 

Des histoires sur les murs

Gravés, peints, dessinés… les murs du 2e étage parlent. Ils conservent les écrits et dessins des prisonniers enfermés entre la fin de la première occupation française et les premières années du règne du duc Emmanuel-Philibert, mais aussi lors de la Révolution française sous le département du Mont-Blanc.

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Relevé d’un château esquissé à la pointe fine (C. Mani)

Certains murs étant recouverts d’enduits récents, ils ont été dégagés minutieusement afin de retrouver la surface gravée. Si les multiples vies de la tour ont pu faire disparaître les inscriptions des autres étages, elles ont paradoxalement préservé celles de l’étage noble. La présence des étagères d’archives a protégé les gravures du XVIe siècle et la réfection de la fenêtre sud au XVIIIe siècle a fourni un support vierge où les esquisses et gravures de la période révolutionnaire se sont concentrées. Parfois datées et signées, mais souvent hors de tout contexte, les gravures sont analysées en fonction de leur lien stratigraphique en observant quelle inscription vient se superposer à une autre.

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Relevé d’une signature du XVIe siècle partiellement recoupée par une autre inscription (C. Mani)

Ainsi, le répertoire des différentes phases d’enfermement peut être établi par phase chronologique. Mieux encore, le « nettoyage » des murs à l’aide d’un lait de chaux a conservé des phrases et des décors peints en noir sous cette fine couche qu’il reste à dégager finement à l’aide de techniques de restauration. Mais les traitements des acquisitions numériques laissent déjà apparaître quelques mots qui laissent peu de doute sur le statut de prisonnier de l’auteur : « … avec bonne patience […] mon innossance ».

La première étape du catalogue des inscriptions est en cours d’achèvement, mais la tour est loin d’avoir encore livré tous ses secrets. Qui est ce mystérieux érudit citant Ovide en latin ? Au milieu des blasons, des dates et des noms, cette inscription détonne. Si l’auteur est en cours d’identification, son état d’esprit est limpide : « DONEC ERIS FELIX MULTOS NUMERABIS AMICOS, TEMPORA SI FVERINT NUBILA SOLUS ERIS ». Tant que tu seras heureux, tu compteras de nombreux amis, mais si le temps se couvre, tu seras seul.

 Clément Mani, Sébastien Nieloud-Muller, Evelyne Chauvin-Desfleurs, Olivier Veissière

La rubrique des patrimoines de Savoie

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