Vue d'ensemble du site des grangettes avec le Mont Colombier en arrière plan. © Région Auvergne-Rhône-Alpes - Thierry Leroy
Au pied du Mont Colombier, au cœur du massif des Bauges, s’étend un paysage singulier, celui des « grangettes » de La Compôte. Ici, prairies de fauche, forêts et alpages composent un amphithéâtre naturel où se dressent encore, disséminées dans la vallée ou dissimulées en sous-bois, de petites granges de bois d’une vingtaine de mètres carrés. Ces modestes constructions, apparues au XIXe siècle (dès les années 1830 comme l'attestent les cartes d'état-major), servaient à engranger le foin à l’écart du village, pour des raisons pratiques et du fait du manque de place dans les granges du village. On en comptait plus de deux-cents vers 1870. Aujourd’hui, elles sont pour la plupart silencieuses, parfois abandonnées, mais leur présence continue de marquer profondément le paysage et la mémoire collective.
Les grangettes racontent à elles seules l’histoire d’une société rurale façonnée par l’élevage et la fauche, une société qui a dû s’adapter aux reliefs escarpés et aux diverses contraintes de la vie en montagne. Elles sont devenues bien plus que des abris à foin : véritables témoins des pratiques agricoles d’autrefois, elles constituent désormais les éléments clés de l’un des paysages les plus emblématiques des Bauges.
Les grangettes dans la pente © Région Auvergne-Rhône-Alpes - Thierry Leroy
Une reconnaissance dès les années 1990
Dès la création du Parc naturel régional du Massif des Bauges en 1995, le site des grangettes est identifié comme un lieu d’intérêt majeur d’un point de vue paysager et patrimonial. Plusieurs études structurantes voient alors le jour :
- 1996 : l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble (ENSAG) réalise un inventaire architectural des grangettes encore présentes sur le plateau. La même année, Pierre Clément (Université Lyon II) mène une étude monographique pour replacer les grangettes dans les pratiques agricoles et sociales.
- 2002 : Valentina Lapiccirella Zingari engage une recherche ethnographique, sur les mémoires collectives, donnant la parole aux habitants et inscrivant les grangettes dans le patrimoine vivant.
Carte de repérage des grangettes en 2026 © CAUE de la Savoie
Des actions pour préserver les grangettes
Par la suite, la commune de La Compôte et le PNR des Bauges ont mis en place plusieurs initiatives pour préserver et restaurer les grangettes :
- 2007 : Création d’un dispositif de conventionnement permettant d’accompagner les propriétaires particuliers dans l’entretien de leurs grangettes.
- 2014 : Une tentative de restauration groupée de plusieurs grangettes est lancée en partenariat avec la Fondation du patrimoine, mais faute de volontaires le projet n’a pu aboutir.
- 2008 - 2022 : Quatre grangettes en ruine ont été rebâties à l’initiative de la commune de la Compôte.
- 2025 - 2026 : Réalisation d’un guide par le Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement (CAUE) de la Savoie dans le cadre d’un partenariat avec la DREAL Auvergne-Rhône-Alpes et le Parc naturel régional du Massif des Bauges. Ce guide propose des conseils pour restaurer les grangettes avec la meilleure cohérence technique et architecturale possible. Il est accompagné d’un inventaire photographique des grangettes encore présentes sur le plateau en 2025.
Vers le classement du site au titre du paysage
- 2011 : la commune de La Compôte, avec le soutien du PNR, saisit la DREAL pour engager une procédure de classement.
- 2012 et 2019 : l'Inspection générale de l'environnement et du développement durable (IGEDD) confirme la grande qualité du site et son caractère pittoresque. Elle s'interroge sur la pérennité des grangettes. Plusieurs démarches pour répondre à cette question ont été lancées.
- 2018 et 2019 : les communes voisines d'École et du Châtelard apportent leur appui officiel au projet de classement, renforçant la démarche collective.
Ce projet de classement présente un enjeu important puisque cet outil réglementaire permettrait de soutenir les efforts des acteurs locaux pour préserver à long terme ce paysage remarquable.
Les 2 types de Grangettes
On distingue deux types de structures concernant les grangettes de la Compôte :
- Les grangettes « à claies »
La structure en bois empilé est constituée à l’origine de troncs ou de madriers assemblés aux angles à mi-bois. C’est le système le plus ancien, qui permettait de valoriser les troncs de jeunes arbres simplement écorcés ou grossièrement équarris manuellement. Les grangettes à claies sont aujourd’hui celles qui sont les plus détériorées et les plus délicates à restaurer. Toutefois, ce sont aussi celles qui ont le plus de valeur patrimoniale du fait de leur ancienneté.
- Les grangettes « à colonnes »
Les grangettes à colonnes sont apparues plus tardivement, avec les progrès techniques et le développement des scieries. La plupart des pièces en bois de la structure sont sciées sur quatre faces. La structure est constituée d’une ossature poteaux/poutres et de fermes traditionnelles. Les façades sont revêtues d’un bardage vertical en planches non jointives afin d’assurer la ventilation du foin. Les grangettes à colonnes sont plus récentes et sont globalement en meilleur état.
- Généralités
Dans tous les cas, la structure en bois des grangettes est posée sur un soubassement en pierre. Les toitures sont à deux pans. Aujourd’hui, les couvertures sont majoritairement en tôle ondulée ou plane.
Grangette à claies © CAUE de la Savoie Grangette à colonnes © CAUE de la Savoie

Détail d'assemblages à mi-bois d'une grangette à claies
Interventions sur les grangettes et leurs abords
Le guide explicite les objectifs et principes de gestion pour préserver le site :
1. En premier lieu, il convient d’entretenir régulièrement les grangettes.
2. Réparer / restaurer les grangettes quand cela est nécessaire pour assurer leur conservation.
3. La reconstruction d’une grangette effondrée ne doit être envisagée que lorsqu’aucune autre solution n’est possible, reconstruction à l’identique le cas échéant.
Dans tous les cas, les caractéristiques d’origine de chaque grangette devraient être préservées avec la plus grande fidélité possible.
Il est également important d’entretenir les abords des grangettes car ils constituent l’écrin de ce paysage unique.
Entretien avec René Fressoz
Le 29 janvier 2026, René Fressoz, habitant de la Compôte né en 1933, nous racontait l’usage passé des grangettes :
« Avant, j'étais agriculteur. On avait deux grangettes à la Compôte que je tenais de mon père et on exploitait aussi des parcelles en location entre Bottier et Bellevaux (commune d’École), où se trouvaient quelques grangettes. On commençait les foins le 15 juin, on arrêtait pour les moissons, puis on y retournait fin août / début septembre pour le “regain“ (la repousse). Une parcelle se fauchait en un ou deux jours. On fauchait, on fanait, puis on stockait le foin dans les grangettes, en dehors du village, car ce dernier est très resserré et les granges y sont plutôt petites. En été les granges du village servaient surtout à engranger les moissons.
En patois, un ballot de foin s'appelait un “fa”. Chaque Grangette accueillait environ 8 “fas”, soit environ une tonne de foin.
L'automne était agité, on vendangeait, on pressait le vin, on préparait l'hiver. Le foin restait environ 3 mois dans les grangettes.
Au village, après que la batteuse était passée, on évacuait la paille de blé, les granges étaient alors libres pour accueillir le foin pour l’hiver. Avant le 11 novembre, on “fenatait”, on ramenait le foin au village, en charrette. S’il avait déjà neigé, on attachait solidement les “fas” sur des luges en bois, tirées par des mulets.
Les grangettes sont centenaires. Avant elles étaient en sapin ou en épicéa. Les couvertures étaient en chaume ou en tuiles de bois, les “tavaillons” et les “ancelles”.
Le terme grangettes à “claies”, je pense qu’il vient du patois “cleu”, qui désignait un ouvrage avec des pièces en bois non jointives. Les grangettes en planches sont plus récentes, elles datent d’après-guerre.
Ça fait bien 20 ou 30 ans que les grangettes ne sont plus utilisées. Aujourd’hui les exploitants ne tiennent plus vraiment aux grangettes, elles les gênent plutôt, mais les propriétaires, eux, aimeraient pouvoir les conserver ».
Rémi Chaudurié
Architecte chargé de missions au CAUE de la Savoie
Avec la collaboration de Jérôme Daviet
Chargé de mission patrimoine bâti au PNR du Massif des Bauges
et de Géraldine SUIRE
Inspectrice des sites et paysages – Savoie à la DREAL Auvergne-Rhône-Alpes