Forts de l'Esseillon

Après l’occupation Française de 1792 à 1815 et la chute de l’Empire napoléonien, le jeune royaume de Piémont-Sardaigne, de retour au pouvoir, veut se protéger. Encouragée par l’Autriche, la Maison de Savoie lance la construction de plusieurs fortifications dans les Alpes. Parmi elles, les forts de l’Esseillon en Haute-Maurienne.

La désuétude des forts sardes

Les campagnes révolutionnaires mettent rapidement en lumière la faiblesse du système défensif du royaume. Peu protégée par des défenses désuètes et un traité de Vienne qui laisse l’Europe dans l’incertitude, la Maison de Savoie se voit imposer par les signataires, en particulier l’Empire d’Autriche, l’utilisation des dédommagements financiers donnés par la France pour édifier un système de défense alpin.

Les Alpes, un rempart naturel contre la France

Les forts de l’Esseillon font partie d’un projet de fortification couvrant l’intégralité des Alpes savoyardes et piémontaises. Il s’agit d’empêcher le passage d’une armée par les cols, comme l’a fait Napoléon lors des campagnes d’Italie. Faible militairement comparé à la France, le royaume de Sardaigne décide d’utiliser la frontière naturelle des Alpes pour protéger le Piémont, signe de son détachement progressif de la Savoie.

Les gorges de l'Esseillon, surplombées à droite par la route du col du Mont Cenis et à gauche par le fort Victor-Emmanuel, ©Archives départementales de la Savoie, 1 Fi 1999
Les gorges de l'Esseillon et les forts, ©Archives départementales de la Savoie, 1 FI 1999
Les gorges de L' Esseillon et les forts. A droite le chemin de fer Fell, mis en place de 1868 à 1871 pour relier Saint-Michel-de-Maurienne à Suse en passant par le col du Mont Cenis, en attendant la fin des travaux du tunnel ferroviaire de Fréjus, © Archives départementales de la Savoie, 1 Fi 1999

L’ Esseillon, parfait exemple du système de défense Montalembert

Au lieu de reconstruire la forteresse de Suse, détruite par Napoléon, les rois de Sardaigne décident de construire une forteresse sur le site de l’Esseillon. A 2 kilomètres en amont de Modane et difficilement accessible par une force d’invasion, le site est choisi au détriment de Montmélian, trop éloigné des autres forts et des cols alpins. Les travaux débutent en 1817 et durent 17 ans. Le complexe défensif est constitué de 4 forts et d’une redoute. Marie-Thérèse, Victor-Emmanuel, Charles-Félix, Charles-Albert et Marie-Christine, chaque bâtiment porte le nom d’un membre de la famille royale. 

Le premier objectif des forts est d’interdire le passage au niveau du pont du Nant et donc au col du Mont-Cenis grâce à la redoute Marie-Thérèse construite au niveau de la route. Celle-ci est protégée par les quatre autres forts, étagés dans la pente. Le second objectif est de résister le plus longtemps possible afin de bloquer l’agresseur français le temps que les corps d’armées se rassemblent à Turin pour ensuite se déployer dans les bonnes vallées en cas d’attaque. La configuration des vallées en rayon rend plus facile le rassemblement des troupes du côté piémontais que du côté français.

Le territoire de défense du fort est vaste, allant d’Avrieux jusqu’au col du Mont-Cenis et s’appuie sur des postes d’observation en altitude. Les bâtiments les plus importants, la redoute Marie-Thérèse et le fort Victor-Emmanuel permettent de prendre en tenaille les assaillants.  Pièce maîtresse du dispositif, le fort Victor-Emmanuel peut accueillir 1500 hommes. Il regroupe les locaux de l’état-major, les casernements de la garnison, les constructions à vocation logistique, un hôpital et une chapelle.

La redoute Marie-Thérèse a pour mission de bloquer la route d'accès au col du Mont Cenis, ©Département de la Savoie.
Au premier plan, la redoute Marie-Thérèse protégée par le fort Victor-Emmanuel, situé de l'autre côté des gorges de l'Esseillon, ©Département de la Savoie.
Au premier plan, le fort Charles-Albert, chargé de protéger le fort Charles-Félix situé en contrebas, lui même chargé de la protection du fort Victor -Emmanuel, ©Département de la Savoie.
Le fort Charles-Albert surplombé par le fort Marie-Christine
Le fort Charles-Félix protégé par le fort Marie-Christine, © Département de la Savoie

Le système Montalembert

Paradoxalement les ingénieurs sardes s’inspirent des théories développées au siècle précédent par un stratège français : le marquis de Montalembert. Basé sur des principes novateurs, avec une volonté de corriger les défauts du système Vauban, le système Montalembert s’adapte très bien au relief alpin. Il s’appuie sur plusieurs principes :

  • Remplacer un grand bastion par plusieurs forts autonomes capables de se protéger les uns les autres, de s’entraider et de créer un feu constant
  • Avoir une puissance de feu toujours supérieure à celle de l’assaillant qui aura de toute façon des difficultés à mettre en place son artillerie à cause du relief, grâce à des tours à canons à étages. A l’Esseillon, les batteries sont aménagées en fonction du nombre de pièces d’artillerie que l’assaillant peut amener.
  • Agencer chaque fort de manière à tirer perpendiculairement et de manière moins concentrée

Ce système Montalembert se retrouve dans toutes les Alpes piémontaises, comme au fort de Bard qui ferme la vallée d’Aoste ou aux forts d’Exilles et de Fenestrelle, en Piémont.

Du côté français, la réponse à la construction des forts de l’Esseillon est fort l’Ecluse et le fort de Pierre-Châtel aujourd’hui dans l’Ain et la bastille de Grenoble. Leur objectif est de ralentir les troupes ennemies pour protéger Grenoble et surtout Lyon.

Le fort de Fenestrelle en Piémont, © Département de la Savoie.
Le fort d'Exilles, en Piémont, © Département de la Savoie.

Le Destin de l’Esseillon : un fort qui perd son utilité

Construit à grand frais, inauguré par le roi et démonstration de la puissance de la couronne après la restauration sarde, le fort de l’Esseillon n’est finalement le théâtre d’aucun combat. Et pour cause !  Lorsque la Savoie devient française en 1860, le fort situé désormais en territoire français se trouve à contre-courant de la stratégie militaire car tourné vers la France ! Il n’a plus d’intérêt stratégique.

Le traité de Turin qui acte la cession de la Savoie et de Nice à la France, stipule que le fort de l’Esseillon doit être démantelé. Les français font un test de démolition sur le fort Charles-Félix. Cette opération étant trop couteuse, l’armée française ne tient pas son engagement et le génie décide de retourner le fort en bouchant les ouvertures du côté français et en ouvrant d’autres en direction du col du Mont-Cenis.

Après la défaite de 1940, le fort Victor-Emmanuel est utilisé jusqu’en 1943 par les Italiens comme camp d’internement pour des soldats niçois. A partir de 1943, deux bunkers allemands en béton sont inclus dans le fort.

Le fort Charles-Félix après la tentative de démolition de la France. ©Musée savoisien Département de la Savoie, Solenne Paul.
Le fort Charles-Félix aujourd'hui, ©Département de la Savoie.

Aujourd’hui, un site touristique majeur offrant de nombreuses activités

Parvenus jusqu’à nous, les forts offrent aux visiteurs un très bel exemple de l’architecture militaire défensive du 19e siècle et dans la redoute Marie-Thérèse un centre d’interprétation du patrimoine fortifié. De nombreuses activités sportives et de découverte sont proposées à proximité immédiate du site.

Visiter la Redoute Marie-Thérèse

Monument historique